Labé a vécu, les 25 et 26 novembre 2025, un moment inédit et profondément symbolique de son histoire culturelle. Pour la première fois, le Soso Bala, l’un des plus anciens balafons d’Afrique de l’Ouest et véritable trésor du patrimoine immatériel de l’UNESCO, a été présenté au public du Fouta Djallon. Une initiative d’envergure portée par l’Association Dokala, le Musée du Fouta et l’Académie des Sciences de Guinée (ASG), avec l’appui du Ministère de la Culture et de l’Artisanat, dans une démarche nationale de valorisation, de transmission et de réappropriation du patrimoine culturel guinéen.
Le Soso Bala n’est pas un simple instrument de musique. Il est un témoin vivant de l’histoire du Mandé, un objet dont les sonorités résonnent encore du XIII? siècle jusqu’à nos jours. Selon la tradition orale, il est né à l’époque de l’Empire du Sosso et a appartenu au roi Soumaoro Kanté. Après la victoire de Soundiata Keïta et l’unification du Mandé lors de l’épopée fondatrice, le balafon fut transmis à la dynastie Keïta avant d’être confié, des siècles plus tard, à la famille Kanté de Niagassola, qui en est toujours la gardienne.
Inscrit depuis 2008 au Patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, le Soso Bala est davantage qu’un héritage guinéen : il est un symbole partagé par neuf à onze pays d’Afrique de l’Ouest, témoignant de l’histoire commune et de l’interconnexion des peuples de la région.
Une première journée marquée par l’émotion et la découverte
La première journée des activités s’est ouverte le 25 novembre à Labé, dans une atmosphère empreinte d’enthousiasme. L’Académie des Sciences de Guinée a officiellement lancé les journées de présentation du Soso Bala en soulignant l’importance de valoriser cet instrument exceptionnel et de le faire découvrir aux jeunes générations, trop souvent éloignées de ce pan essentiel de leur mémoire collective.
Cette initiative vise à repositionner le Soso Bala non seulement comme un patrimoine historique, mais également comme un instrument de paix, de cohésion sociale et d’unité nationale. « Le Soso Bala, bien plus qu’un instrument : une histoire vivante qui unit les Guinéens », a rappelé l’Académie dans sa déclaration d’ouverture.
Pour la tenue de cet événement, l’ASG s’est associée à deux institutions clés :
• L’Association Dokala, dirigée par Elhadj Siriman Kouyaté, Gardien-Conservateur du Soso Bala ;
• Le Musée du Fouta, placé sous la direction de Hadja Zeinab Koumanthio Diallo, écrivaine et Ambassadrice de la paix.
Les échanges, démonstrations culturelles et rencontres entre chercheurs, artistes et autorités ont marqué cette première journée d’une empreinte mémorable.
Une seconde journée d’intenses émotions au Centre Universitaire de Labé
La deuxième journée, tenue le 26 novembre, a été le point culminant de l’événement. Le Soso Bala a été officiellement présenté au Centre Universitaire de Labé, en présence de nombreux étudiants, enseignants, autorités locales et acteurs culturels.
Lorsque le Gardien du Soso Bala et sa suite ont commencé à jouer, un silence religieux a envahi la salle. Les notes, inchangées depuis le XIII? siècle, ont résonné avec une force émotionnelle rare. Plusieurs participants ont confié avoir ressenti un « frisson historique », comme un lien direct avec les ancêtres du Mandé et l’épopée qui a façonné une grande partie de l’identité ouest-africaine.
Une conférence magistrale de Justin Morel Junior
La journée a été enrichie par une conférence très attendue de M. Justin Morel Junior, ancien ministre de l’Information et éminent chroniqueur culturel. Dans une intervention captivante, il a retracé les origines du Soso Bala, analysé sa portée symbolique, et expliqué son importance dans l’histoire politique, culturelle et spirituelle du Mandé.
« Le Sosso Bala n’est pas seulement un instrument de musique. C’est une archive vivante, un texte sans lettres, qui parle encore aujourd’hui à travers ses notes », a-t-il rappelé.
Son intervention a profondément marqué les étudiants et suscité un intérêt renouvelé pour l’histoire et la culture guinéennes.
Très émue d’accueillir le Soso Bala sur sa terre natale, Hadja Zeinab Koumanthio Diallo, Directrice du Musée du Fouta, a déclaré :
« C’est un honneur pour moi, en tant que fille de Labé et Directrice du Musée du Fouta, d’être à l’origine du déplacement du Soso Bala vers le Fouta Djallon.
Son arrivée doit être perçue comme un pont symbolique pour promouvoir la paix, l’unité et le respect des identités. »
Elle a insisté sur le caractère historique de l’événement, rappelant que le Fouta et le Mandé ont longtemps été considérés à tort comme des espaces culturels opposés, alors que leurs trajectoires sont complémentaires.
Une initiative soutenue par les gardiens du patrimoine
Du côté des gardiens du balafon, même enthousiasme. Elhadj Siriman Kouyaté, Président de l’Association Dokala et Gardien-Conservateur du Soso Bala, a souligné la nécessité de reconnecter les Guinéens à ce patrimoine multiséculaire : « La Guinée a le privilège d’abriter ce balafon, héritage de l’ancien Manding et partagé par plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Pourtant, beaucoup de Guinéens ne connaissent pas réellement le Soso Bala. C’est pourquoi nous avons décidé, avec le Musée du Fouta et le soutien stratégique de l’Académie des Sciences, de venir le présenter à Labé et dans tout le Fouta. »
L’Académie des Sciences de Guinée en première ligne
Le Président de l’ASG, Professeur Mamadou Aliou Baldé, a rappelé que le patrimoine culturel doit occuper une place centrale dans le développement national.
« Ce patrimoine doit être sauvegardé. Pour le succès de projets tels que Simandou 2040, il est indispensable de prendre en compte toutes les composantes culturelles du pays. »
La démarche s’inscrit dans la vision stratégique de l’Académie visant à intégrer la culture comme levier d’éducation, de cohésion et de développement.
Représentant le Ministère de la Culture et de l’Artisanat, Sylvain Paul Atindogbé a transmis les encouragements des autorités pour la poursuite du programme : « Je souhaite que cette activité de valorisation et de transmission de ce patrimoine multiséculaire, initiée à Labé, s’étende sur tout le pays afin de permettre à tous les Guinéens de s’approprier les valeurs qu’incarne le Soso Bala : cohésion sociale, honneur, coexistence pacifique, tolérance, dignité et travail. »
Ce soutien marque la volonté du gouvernement de promouvoir un patrimoine culturel souvent célébré à l’international mais encore trop peu connu nationalement.
Un événement qui réunit, dépasse et inspire
Dans son discours, Professeur Mamadou Saliou Diallo, membre titulaire de l’ASG et Président du Collège des Sciences Humaines, Sociales, Arts et Cultures, a salué une journée exceptionnelle : « C’est une journée culturelle qui fédère deux univers culturels qu’on a tendance, dans la facilité, à opposer — le Fouta et le Manding — alors qu’en réalité ce sont deux espaces qui se complètent et partagent un dénominateur commun : la célébration de la culture et des grands hommes qui ont marqué l’histoire. »
Il a insisté sur la nécessité de protéger ce patrimoine rare et d’en faire un outil pédagogique structurant.
Les journées de Labé se sont conclues dans une ambiance de satisfaction unanime. Chercheurs, autorités régionales et préfectorales, étudiants, leaders religieux, artistes et citoyens ont salué une initiative première du genre, qui réaffirme la place centrale de la culture dans la construction de la nation.
L’Académie des Sciences de Guinée, initiatrice et actrice majeure de ce programme, se réjouit d’avoir contribué au rayonnement d’un symbole fondateur de l’identité guinéenne.
Au-delà de l’événement, une conviction s’impose :
c’est par la culture que les peuples se retrouvent, se redécouvrent et renforcent leur vivre-ensemble.
Et au cœur de cette dynamique, le Soso Bala continue de jouer son rôle, comme il le fait depuis huit siècles : transmettre la mémoire, rassembler et inspirer.